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L'oiseau caméléon.
C’était l’une de ces matinées dominicales, lointaines aujourd'hui, où j’encadrais avec abnégation les ébats extérieurs de mes deux héritiers, afin qu’ils épuisassent un peu leurs batteries plutôt que leurs parents, pendant que leur mère vaquait à quelque activité dont la maîtrise échappe au patrimoine génétique masculin, comme faire les courses ou se peindre les ongles de pied.

Alors que ma progéniture entreprenait avec un enthousiasme sonore l’ascension d’un toboggan par la face Ouest, mon attention, jusque là portée alternativement sur leurs exploits sportifs (mais risqués pour les dents) et sur les lignes d’un grand quotidien, sportif également, mon attention, disais-je, fut détournée par la conversation entre deux respectables dames modèle entre-deux-guerres, escortées de leurs mises en plis et caddies respectifs.
L’objet de l’échange était un oiseau sombre tacheté de clair arpentant sans relâche les pelouses de la place de la mairie de notre bonne ville. La première des deux ménagères avança :
- "Ça doit être une merlette, non ?"
- "Non, répondit la seconde sur un ton docte, la merlette est brune (ndla : ce qui est exact). Quand c’est tacheté comme ça, c’est une grive."
- "Aaaah, une griiiive", opina l’autre, bonne élève ravie d’enrichir sa culture.

Trop occupé à surveiller mes alpinistes tout en calculant les probabilités qu’avait le Stade Rennais de gagner deux places au classement à l'issue de la prochaine journée de championnat, je laissai les deux ornithologues amatrices s’éloigner, engluées dans leurs illusions sur l’identification du volatile sus-décrit. Car si la ménagère francilienne maîtrise le cours du brocoli sur les marchés de banlieue, elle ne brille visiblement pas par ses connaissances ornithologiques. Las, elle n’est pas la seule. Dans le cas illustré par cette anecdote autobiographique vibrante d'authenticité, elle se joint même à une foule de Béotiens qui croient reconnaître dans l’oiseau évoqué ici, dont je vais taire le nom encore pour quelques lignes afin de pousser le suspense à l’extrême limite du soutenable (à votre place je friserais l’infarctus), un grand nombre d’espèces tout aussi à côté de la plaque les unes que les autres :



- Nos héroïnes aux caddies le prennent donc qui pour un merle, qui pour une grive. Rien à voir, le merle est noir uniforme et sa merlette, brune, n'a pas la coquetterie d’arborer autant de tâches claires sur tout le corps. La grive, quant à elle, est généralement d’une livrée "négative" de celle de notre sujet, avec un ventre clair à tâches sombres, comme la Grive musicienne, ci-contre.
- D’aucuns croient y voir un membre de la famille des pics, car notre inconnu se plait à nicher dans les anfractuosités des troncs.
- D’autres encore sont prêts à le classer dans la famille des corvidés (les corbeaux), du fait de sa livrée sombre et de son bec jaune relativement fort.
- Certains reconnaissent même parfois dans ce volatile un membre des limicoles, ces petits échassiers qui hantent les zones humides, car c’est aussi un lieu où l'on rencontre notre oiseau et il s'y comporte de manière similaire.

Bref, tout un florilège de fourvoiements. Je me demande d’ailleurs si ce volatile n’est pas celui qui fait l’objet du plus grand nombre de messages électroniques adressés à ma docte lumière par des lecteurs interloqués à la vue de ce mystérieux emplumé.
Point ne vous ferai languir plus longtemps : l’oiseau-des-pelouses-de-la-place-de-la-mairie-de-chez-moi n’est autre que l’Etourneau sansonnet. Pour une surprise, n’est-ce pas ? Eh oui, l’étourneau, que bon nombre de Chrétiens identifient sans coup férir dès qu’il se montre en impressionnantes masses de plusieurs centaines, voire milliers d’individus (pour dans la foulée l’invectiver en tant que ravageurs de récoltes), devient un parfait inconnu sitôt qu’il a le bon goût de se présenter seul ou en petits groupes.



Alors sachons reconnaître l'étourneau au premier coup d'œil : un plumage sombre (qui le fait apparaître noir à contre-jour), aux éclats verts et violet métallique, ponctué de tâches claires sur le corps et de liserés dorés sur les ailes, très visibles en hiver, alors que les plumes sont neuves (il a mué à la fin de l’été), et de plus en plus estompés et rares au fur et à mesure que la belle saison avance et que les plumes s'usent.
Enfin c’est surtout sa silhouette et son allure qui ne trompent pas : il marche avec vigueur (s’interrompant souvent pour picorer), à l'aise avec sa courte queue, là où nombre de ses collègues sautent, tel le merle. Il termine presque toujours son vol par une séquence planée montrant bien au spectateur attentif la forme de ses ailes qui est comme qui dirait celle d'un deltaplane.

Si avec tout ça vous continuez à bêler dans l’obscur troupeau de ceux qui ne savent pas reconnaître un Etourneau sansonnet d’un ptérodactyle, prenez la porte.


Renan LEVAILLANT est aussi l'auteur de Pouyo et les oiseaux