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Les déboires sémantiques
des échassiers

Au pied d'un noisetier, un petit bac à sable
Permet à un bambin de deux ans et demi
D'exercer son talent, encore un peu instable,
De poseur de pâtés : plantés... puis démolis.



S'accordant une pause, il lève ses yeux bleus
Vers un ciel de printemps, et distingue aussitôt
D'abord un petit point venu du fond des cieux;
Et puis, se rapprochant, un magnifique oiseau..

               


"Tah-pon!" s'écrie l'enfant, pointant un doigt replet
Vers le grand volatile, qui change son trajet
Pour voir d'un peu plus près ce surprenant gamin.

"Tah-pon!" s'égosille à nouveau le galopin.
Le bel oiseau se pose et s'adresse au fripon
En ces mots : "Héron, hé-ron, petit, pas tah-pon!"

Les puristes me pardonneront ce sonnet qui ne respecte pas à la lettre les canons du genre. Cette courte oeuvre est avant tout une parabole : ce garnement qui appelle "tah-pon" le malheureux héron, offrant ainsi l'occasion au poète de commettre un calembour vaseux, évoque les malheurs linguistiques qui s'acharnent sur les échassiers.

  


Pour commencer, appeler "échassiers" les hérons et leurs semblables est approximatif, ornithologiquement parlant, car ce terme ne désigne rien de précis. C'est en fait un vrac dans lequel on trouve des volatiles aussi différents que le Héron cendré (à droite) et le Grand gravelot (à gauche).
  

Les échassiers regroupent, on l'aura compris, les oiseaux à longues pattes, divisés en trois ordres : ceux qui ressemblent, de près ou de (très) loin... ... à la cigogne, sont les ciconiiformes; ... à la grue, sont les gruiformes; ... au charadrius, c'est-à-dire le gravelot en latin, sont les charadriiformes.

Ouvrons à présent les calomnieux dossiers que le genre humain francophone a échaffaudés à l'encontre de représentants de ces trois familles, pourtant éminemment respectables.







Nom : Butor étoilé

Ordre : ciconiiformes

Etymologie : vraisemblablement (on n'est pas sûr) composé de butio (dérivé de butire, crier) et de taurus (taureau), ce qui donne "crie comme un taureau". Dans certaines régions, le butor est d'ailleurs appelé "boeuf du marais", tant son cri rappelle plus celui d'un bovidé que d'un ciconiiforme. Soufflez lentement dans le goulot d'une bouteille vide et vous reproduirez le cri du butor avec une assez bonne fidélité.

Charge retenue : au sens figuré, un butor désigne en substance un mufle, au mieux un misanthrope. Tout ça parce que l'animal n'est pas ce que l'on appelle un joyeux compagnon, fuyant les intrus (quand ils sont plus gros que lui) ou les expulsant manu militari de son territoire, quand ils sont plus petits. D'aucuns qualifieront de lâcheté cette façon d'adapter sa stratégie au calibre de l'adversaire, nous parlerons plutôt de prudence.









Nom : Bécasse des bois

Ordre : charadriiformes

Etymologie : le mot bécasse découle directement de bec... l'illustration ci-contre se suffit à elle-même pour expliquer pourquoi...

Charge retenue : c'est bien connu, une bécasse est une femme plutôt cruche, pas très fine, voire carrément bête. Le misogyne exacerbé et l'épouse jalouse proclameront de concert que la bécasse n'est pas une espèce en voie d'extinction. Toujours est-il qu'il n'est pas gentil d'associer le malheureux volatile à ce genre de tare, on se demande d'ailleurs bien pourquoi. Auteur de l'une des parades nuptiales les plus célèbres de la faune aviaire, as du camouflage, spécialiste du sondage grande profondeur avec son interminable bec ultrasensible, enfoncé dans le sol jusqu'à la garde et ses yeux haut placés permettant la surveillance des alentours tout en fouillant, notre amie n'a rien d'une imbécile !





Nom : Grue cendrée

Ordre : gruiformes

Etymologie : vient directement du latin grus, en passant par le latin populaire grua. Y'a encore de l'onomatopée là-dessous.

Charge retenue : la femme aux moeurs légères, voire la "professionnelle", sont parfois surnommées grues. L'analogie vient bien sûr du fait que la grue oiseau comme la grue mammifère, juchées sur de longues guiboles, arpentent avec une lenteur lascive qui les marais, qui le trottoir. Ceci est faire insulte au volatile qui est d'une fidélité irréprochable.





Nom : Outarde canepetière

Ordre : gruiformes

Etymologie : l'outarde est l'avis tarda latin, c'est-à-dire l'oiseau lent. Quant à canepetière, tenez-vous bien, il rappelle le cri de l'animal qui, selon ce coquin de Rabelais, a quelque chose du cri du canard (cane-) mais aussi... du pet (-petière)!

Charge retenue : ça vous plairait, vous, de vous faire traiter simultanément de lambin et de pétomane ? Notez, c'est bien là le moindre des malheurs de ce superbe oiseau : son habitat en France (prairies, steppes) se raréfiant, l'Outarde canepetière est au bord de l'extinction. La Ligue de Protection des Oiseaux a fait de sa sauvegarde l'une de ses priorités. Souhaitons que l'animal ne devienne pas le simple souvenir d'un nom difficile à porter...

C'était donc un tour d'horizon des malheurs des échassiers, auquel le héron lui-même n'échappe pas, puisqu'au Moyen-Age il était le symbole de la couardise. En tout cas, tous ces oiseaux sont absolument extraordinaires à observer et, pour certains d'entre eux, ceci est à la portée du premier zoziaumateur venu, du moment que celui-ci soit respectueux des espèces et de leur environnement.


Renan LEVAILLANT est aussi l'auteur de Pouyo et les oiseaux