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Le mystère des bernaches.

Soucieuse du bien-être alimentaire de sa portée, ma Maman ajoutait à la soupe du soir de la Floraline, semoule nutritive et ô combien délicieuse. C'est pas comme le tapioca, cet autre féculent qui ressemble à des glaires et dont l'inventeur devrait être noyé dans sa gluante mixture, ce chien.
Un jour que je finissais en douce un fond de casserole de soupe à la Floraline (ça ne risque pas de m'arriver avec du tapioca) destinée à mes rejetons (aujourd'hui en âge de bouffer une pizza entière), ledit potage me fit soudain l'effet de la madeleine de Proust : je revis les dîners de mon enfance, où je lapais laborieusement cette même soupe, distrait que j'étais par mes grands frères qui faisaient rien qu'à me faire glousser en débitant des âneries.
Parmi les expressions désopilantes - et répétitives - de mes frangins, il y en avait deux en relation avec les oiseaux (elles servaient en fait à désigner tout volatile inconnu) : le jabiru bouchinu et la bernache pétouse.
Nous y voilà. Floraline, tapioca, soupe, enfance, frères, bêtises, oiseaux. Jusqu'où je vais pas chercher mes introductions, moi. C'est d'un compliqué...






Or donc, si le jabiru est un cousin de la cigogne n'habitant que de lointaines contrées américaines, africaines ou asiatiques, suivant les espèces, les bernaches sont des petites oies nordiques que nous pouvons observer sous nos latitudes quand la bise fut venue chez elles, ce qui les amène à hiverner chez nous. Ce nom rugueux (qui me fait toujours penser à "revêche" ou "cravache") présente une étymologie des plus opaque (comme le tapioca).
En tant que Breton d'origine celtique indiscutable - en témoigne mon tempérament fier et courageux - je me contenterais volontier de l'explication limpide : le Celte barennika = oie, découlant sur l'Irlandais bairneach, d'où bernache.
Mais le non-Celte à l'esprit tortueux (le non-Celte est sournois) peut déceler une étrange parenté avec bernique, parfois bernicle, autre nom de la patelle, ce coquillage en forme de chapeau chinois.




Certain d'avoir déniché une piste, le non-Celte se met à prospecter dans le rayon des coquillages et crustacés (le non-Celte est fouineur), et finit par découvrir que le mot bernache désignait aussi jadis ce que les dictionnaires nomment de nos jours l'anatife, ce drôle de bidule qui pousse sous les morceaux de bois flottants. Et, ô victoire (le non-Celte n'a pas le triomphe modeste), v'là-t-y pas qu'anatife veut dire "engendreur de canard" (anas = canard et ferre = porter).
Mais là, le non-Celte, il est bien eu-heu. Cette relation entre l'anatife et nos bernaches vient semble-t-il d'une légende écossaise (encore les Celtes !). Partant d'une ressemblance approximative entre le crustacé et le cou desdites oies (les Ecossais carburent au Whisky, ne l'oublions pas), nos amis en kilt ont imaginé que les anatifes étaient une sorte de "jeunes pousses" d'oies. Poétique à défaut de scientifique.





Pour corser un peu, on notera que le "cravant" de la Bernache cravant (ci-contre) serait aussi une dénomination commune pour l'oie et le coquillage. Du coup, bernache cravant serait un pléonasme, comme "Pygargue à queue blanche".
Mais lequel de ces deux animaux aurait donné son nom à l'autre ? L'oie ou le crustacé ? Mystère et boule de Floraline.


Le cou de la Bernache nonnette représentée plus haut, rappelant la coiffe d'une bonne soeur, a donné son nom à cet oiseau que l'on ne peut guère observer dans l'Hexagone qu'en Baie de Somme. Le cou de la Bernache à cou roux lui a aussi donné son nom, je vous fais pas un dessin. En fait, si (ci-contre). L'observation de cette jolie petite bernache en Europe occidentale relève cette fois du miracle car elle niche en Sibérie et hiverne en Europe du Sud-Est...



Quant à la bernache pétouse, n'en déplaise à mes jeunes lecteurs, hilares autant que je le fus à leur âge, j'en suis sûr, ça n'existe pas, pas plus que le jabiru bouchinu.



Renan LEVAILLANT est aussi l'auteur de Pouyo et les oiseaux